Avant l’afflux de capitaux : pourquoi la société civile doit être au cœur de la reconstruction du développement


Par John Hecklinger

Il y a un an, nous, acteurs du développement international, étions encore sous le choc. L'aide publique au développement avait chuté d'environ 23 % – soit quelque 14 050 milliards de dollars – suite à des décisions prises dans une poignée de capitales donatrices. L'infrastructure sur laquelle de nombreuses organisations communautaires s'appuyaient, directement ou indirectement, avait tout simplement disparu. Au Fonds mondial pour l'enfance, nous en avons ressenti les conséquences à travers nos partenaires : des organisations de terrain qui voyaient leurs sources de financement s'évaporer, devaient composer avec de nouvelles lois d'enregistrement restrictives et faire face simultanément à l'augmentation des besoins au sein de leurs communautés.

Ces derniers mois, j'ai participé à des débats sur l'avenir de ce secteur – à AfricaXChange à Nairobi, au Forum mondial de la philanthropie et à la Conférence des partenariats mondiaux à Londres. Ce qui me frappe le plus, c'est la rapidité avec laquelle la conversation est passée de la souffrance à la construction d'une stratégie. Un nouveau consensus se dessine à une vitesse remarquable : mobiliser des financements à grande échelle, libérer les capitaux nationaux immobilisés – fonds de pension, épargne locale –, déployer des financements mixtes et des instruments axés sur les résultats, et positionner la philanthropie comme le catalyseur qui prend les risques susceptibles d'attirer les milliers de milliards que les marchés privés pourraient théoriquement fournir.

Je trouve tout cela véritablement stimulant. Le passage d'une évaluation des ressources à une rémunération au résultat est plus que nécessaire, et l'exigence de résultats tangibles est une nécessité que la société civile devrait accueillir favorablement plutôt que combattre. Le Pacte mondial pour les partenariats, lancé à Londres, désigne d'ailleurs l'objectif visé : rapprocher les ressources, le pouvoir et la prise de décision des populations les plus touchées, notamment les femmes et les filles.

Mais je repars de ces réunions avec une inquiétude qui s'est accentuée à chaque fois.

Dans la précipitation à déployer des capitaux catalytiques à grande échelle, la société civile est négligée.

Écoutez attentivement les débats sur l'architecture contemporaine et vous constaterez l'absence quasi-totale des organisations communautaires qui, par leur travail patient et ingrat, transforment les possibilités offertes par un territoire. Lorsque la société civile est mentionnée, c'est souvent comme une simple formalité, un mécanisme de mise en œuvre ou de responsabilisation à ajouter a posteriori. Parallèlement, le terme “ local ” désigne de plus en plus les gouvernements nationaux et les grandes ONG, et non plus les organisations communautaires qui œuvrent au plus profond du territoire.

L'ironie, c'est que les conférences sur le financement de l'Afrique ne cessent de mettre en lumière les raisons pour lesquelles cette approche est erronée. À Nairobi, un constat récurrent s'est dégagé : le défi du développement en Afrique réside de plus en plus non pas dans l'accès au capital, mais dans la capacité à transformer les financements en actions concrètes et durables. La solution se trouve dans des écosystèmes de mise en œuvre ancrés localement et dans le déploiement à plus grande échelle des initiatives qui fonctionnent déjà, plutôt que dans le lancement d'une multitude de nouvelles initiatives. À Londres, les intervenants ont clairement affirmé que le développement est impossible sans institutions fiables, sans espace civique protégé et sans une société civile indépendante et dynamique, et que la responsabilité doit être transférée des bailleurs de fonds externes aux citoyens. Je partage cet avis, et j'irais même plus loin.

Voici l'argument que je ne cesse de répéter : La société civile communautaire n'est pas une conséquence des investissements à grande échelle. C'est la condition préalable.

Il convient d'examiner les facteurs qui déterminent réellement la réussite d'un investissement majeur dans l'éducation, d'un programme d'insertion pour les filles ou d'un fonds pour la résilience climatique. Les filles doivent pouvoir rester scolarisées, ce qui implique de faire évoluer les normes relatives au mariage précoce. Les jeunes doivent avoir suffisamment confiance dans les institutions pour s'y impliquer. Les communautés doivent avoir les moyens et l'organisation nécessaires pour responsabiliser les systèmes de mise en œuvre. Les connaissances locales doivent influencer la conception des programmes, sans quoi ces derniers sont discrètement rejetés par les populations qu'ils sont censés servir. Rien de tout cela ne s'acquiert au moment de l'investissement. Cela se construit au fil des années, par les organisations locales, grâce aux relations tissées. Si vous négligez cet aspect, même le capital le mieux structuré sera moins performant. Si vous le financez, tout ce qui est construit par-dessus fonctionnera mieux.

C’est ici que je peux m’appuyer sur des preuves plutôt que sur de simples convictions. Notre récente étude d’impact menée auprès de 49 partenaires dans 27 pays a confirmé ce que nous observons depuis longtemps : des subventions modestes, flexibles et fondées sur la confiance, accordées à des organisations communautaires produisent des résultats fondamentaux à grande échelle — la scolarisation des filles, l’accès des jeunes à des emplois, et une évolution des normes sociales concernant la violence et l’exclusion. Nos partenaires produisent déjà les résultats mesurables que recherchent désormais les bailleurs de fonds axés sur les résultats. Et ils le font tout en construisant précisément l'infrastructure sociale — confiance, autonomie, leadership local — dont dépendront les investissements plus importants.

Le Fonds mondial pour l'enfance n'attend donc pas la finalisation de la nouvelle architecture pour y trouver sa place. Nous mesurons les résultats de manière plus systématique et rigoureuse, sans pour autant renoncer à notre mode de fonctionnement flexible et relationnel. Nous nous concentrons sur le “ chaînon manquant ” : les organisations qui ont dépassé le stade des subventions de démarrage mais qui ne peuvent pas encore satisfaire aux exigences des institutions de financement du développement. — en soutenant leur développement plutôt qu'en comblant les lacunes autour d'eux. Et nous défendons haut et fort le principe selon lequel Le leadership communautaire doit être au cœur des nouveaux modèles de financement, et non à leur périphérie.

La refonte du développement est une réalité et elle s'opère rapidement. Ma demande aux autres bailleurs de fonds, aux institutions de financement du développement et aux gouvernements qui conçoivent ces nouveaux instruments est simple : Considérer la société civile comme une infrastructure publique essentielle et investir en elle comme telle.. Les conditions préalables au progrès sont en train d'être mises en place dès maintenant par des organisations communautaires qui travaillent avec moins de moyens que jamais. Si nous voulons que le capital catalytique produise réellement son effet catalyseur, c'est par là qu'il faut commencer.

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